Bonjour Julien

Le rêve que j'avais oublié d'avoir

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Bonjour Julien

Le site est en ligne depuis ce matin. Pas d'applaudissements, pas de rideau qui se lève. Juste un terminal, une commande, et une version 2 qui remplace une version 1 vieille d'un an et demi. Je regarde l'écran quelques secondes. Puis je ferme l'ordinateur et je vais faire du café.

C'est comme ça que ça finit, une refonte. En silence.


Mon premier ordinateur, c'était un Atari 1040 ST. La fin des années 80. Je jouais à Populous, à Barbarian, et à d'autres jeux dont je ne me souviens plus les noms. La machine me donnait quelque chose, je recevais.

Mais très vite, quelque chose d'autre s'est mis à gratter. Pas envie de jouer. Envie de prendre le contrôle, de redéfinir les règles, de dire à la machine quoi faire plutôt qu'attendre ce qu'elle voulait bien m'offrir.

Au collège, j'ai découvert les TO7 et les MO5. Claviers en caoutchouc, mémoire dérisoire. Pas d'éditeur, pas d'interface : juste un prompt en ligne de commande, un curseur qui clignote, et l'attente de ce qu'on allait lui dire. On a appris à taper des lignes directement dans ce vide, et un après-midi, un pixel s'est mis à traverser l'écran. De gauche à droite. Avec un son, si on peut appeler ça un son, ce bip monocorde qui imitait le rebond d'une balle. Notre version du ping-pong.

C'était ma première phrase écrite en code. J'avais fait bouger quelque chose.

En parallèle, j'essayais de développer un programme qui pourrait me dire "Bonjour Julien, comment vas-tu ?". Une intelligence artificielle, dans l'idée. Je n'avais aucune des bases nécessaires, aucune idée de l'ampleur de ce que j'ignorais. Ce n'est pas en CAP-BEP de cuisine que j'allais apprendre ça. Je n'ai pas été loin. Mais le rêve était là, net, avant les outils pour le réaliser. La vision précédait les moyens. C'est comme ça que ça a toujours commencé, pour moi.


Entre-temps, j'ai eu un premier PC. Un IBM. Je l'ai démonté. Puis remonté. Il me restait toujours des vis ou des boulons après le remontage, deux ou trois pièces orphelines dans la paume de la main, sans destination évidente. La machine fonctionnait quand même. Première leçon : certaines choses tiennent l'ensemble, d'autres sont là sans nécessité vraiment claire. Le code m'enseignerait la même chose, autrement.

Ce PC tournait sous Linux. Ça doit bien faire vingt-six ans maintenant que je ne suis plus sous Windows. J'avais essayé, comme tout le monde. Trop lourd, trop opaque, trop plein de choses dont je n'avais pas besoin et que je ne comprenais pas. Un système qui te donne l'illusion de la maîtrise tout en te cachant soigneusement son moteur. Ce qu'on ne peut pas examiner, on ne devrait pas lui faire confiance. Linux m'a donné accès au moteur. Pas seulement à l'habitacle. C'est aussi un choix : choisir un système qu'on peut ouvrir, comprendre, modifier. Refuser ce qui se propose fermé, et dont tu ne verras jamais les rouages. Le code comme les idées : l'opacité n'est jamais innocente.


J'ai appris dans l'ordre que les choses s'apprennent quand on n'a pas de maître.

Le DOS d'abord, la machine nue. Texte pur. Ordre, réponse. Pas d'intermédiaire. Et avec le DOS, une fascination pour ce qui se cachait dessous : les octets, ces suites de 1 et de 0 que je visualisais comme des rangées de petites lampes allumées ou éteintes. J'ai passé du temps à jouer avec le binaire, puis avec l'hexadécimal. Pas pour une raison pratique. Pour comprendre comment le monde de la machine était fait. Un monde réellement binaire, dans un monde que je trouvais bien trop complexe. Deux états seulement. Tout le reste en découle. Aujourd'hui, je pourrais lui reprocher d'être justement trop binaire. Quel paradoxe.

Avant les disquettes, il y avait les cassettes. Les mêmes que les cassettes audio qu'on rembobinait en faisant tourner un stylo bic dedans. C'était sur Amstrad. Puis les disquettes, les 3,5 pouces et les 5,25. Plus tard les CD. J'avais même un lecteur ZIP, avec ses grandes cassettes épaisses qui ressemblaient à des objets du futur.

Internet n'existait pas encore. Il y avait le Minitel, clavier intégré, écran verdâtre, service par service. Et derrière l'épaule, les parents avec leur chronomètre mental, l'oeil sur la facture qui s'allongeait à chaque minute de connexion.

Quand internet est arrivé, et avec lui le HTML et le CSS, "Bonjour Julien, comment vas-tu ?" s'affinait, prenait de la couleur, et bientôt du mouvement. Ce que j'avais rêvé en tapant dans le vide d'un prompt de collège commençait à ressembler à quelque chose de visible.

Puis le PHP, pour permettre à la machine de rebondir à mes réponses, de tenir une conversation. Et avec PHP, la découverte des bases de données. La puissance de stocker, d'organiser, d'interroger. Des structures qui pensaient pour moi dès qu'on les construisait bien.

Puis le JavaScript. Je ne l'ai jamais vraiment aimé. Il me faisait penser à du bricolage sur quelque chose de mal conçu à l'origine, comme une maison à laquelle on aurait ajouté des pièces sans plan d'ensemble. Aujourd'hui je comprends mieux la distinction : le PHP travaille côté serveur, le JavaScript côté client. Chacun sa place. Mais la méfiance de la première heure a laissé des traces.

Il y a eu aussi une période de promenades dans des zones moins recommandables du réseau. L'apprentissage de comment pénétrer un système sans y être invité. Je n'étais pas dans mon élément. Je finissais souvent par formater tout mon système pour être certain de ne plus être exposé, ou de ne plus exposer qui que ce soit. Une façon d'effacer les traces et de repartir propre.


Pendant une dizaine d'années, j'ai codé pour les autres. Des sites pour des amis, quelques projets personnels sans lendemain. La compétence s'entretenait, sans vraiment s'alimenter. C'était une période de journalier : on fait le travail, proprement, et on rentre chez soi.

Symfony est arrivé avec une structure. Pas une contrainte imposée : une architecture qui pense d'une certaine façon, qui a une colonne vertébrale. J'ai reconnu quelque chose. Une façon d'organiser le monde qui correspondait à quelque chose en moi. Le cadre bien défini qui rassure, pas parce qu'il empêche, mais parce qu'il délimite clairement le terrain. On sait où on est. On sait ce qui appartient où.


Ce que j'aime dans le code, ce n'est pas la technique. C'est le moment qui précède.

Avant d'ouvrir l'éditeur, parfois, quelque chose se produit : une vision de l'état final. Nette. L'application telle qu'elle devra fonctionner, les données qui circulent, les actions que l'utilisateur pourra faire. Je ne sais pas encore comment je vais la construire. Je n'ai pas encore écrit une ligne. Mais je la vois.

C'est ce moment-là qui ressemble à ce que je connais en peinture. Le tableau existe avant la toile. La phrase existe avant les mots. Et l'application existe avant le code. La vision précède les moyens, et cette vision agit comme une force d'attraction : tout le travail qui suit, les heures, les nuits, les bugs et les impasses, n'est que le chemin pour faire descendre dans le réel ce qui existe déjà, quelque part, dans la tête.

Le peintre qui s'installe devant sa toile blanche ne part pas de rien. Il part de quelque chose qu'il ne sait pas encore tout à fait dire, mais qu'il reconnaîtra quand ça sera là. Le codeur fait pareil.


Ma première vraie application avec Symfony, ce n'était pas un site web. C'était il y a une dizaine d'années. J'étais associé dans une structure d'accueil en agro-tourisme : une quinzaine de chambres, un camping, cinquante-trois couchages, des formules en gestion libre, en pension complète, à la carte. Un système de réservation standard n'aurait jamais pu s'adapter à la complexité de ce que nous proposions. Alors j'en ai construit un. Entièrement adapté à notre structure, à notre organisation, suffisamment souple pour répondre aux demandes les plus variées de notre clientèle.

La vision était là avant la première ligne. L'application fonctionnait dans ma tête pendant que j'ouvrais l'éditeur. Des heures et des nuits à bronzer aux pixels illuminés d'un écran, pour faire descendre cette vision dans le réel, octet par octet.

Construire un atelier comme celui-là, ça prend du temps, de l'énergie, et quelque chose qui ressemble à de l'obstination. Puis un jour l'atelier existe, il fait ce qu'on lui demande, et on peut travailler dedans.


Il y a des journées où le code avance d'un seul mouvement. Une journée entière et le projet fait un bond, quelque chose de complexe se met en place avec une fluidité inattendue. Ces journées-là ressemblent à ce qu'on ressent quand un chapitre s'écrit seul ou quand un tableau trouve son équilibre avant qu'on ait compris comment.

Et il y a les autres jours. Un bug résiste. On avance à pas de fourmi. On revient en arrière, on défait ce qu'on avait construit pour comprendre pourquoi ça tenait mal. Ces jours-là, je ne les aime pas. Je ne vais pas prétendre le contraire.

Ce que je ne dis pas toujours, c'est ce que le code m'a coûté à certaines périodes. Je me souviens de matins où je m'installais avec un café fumant avant le lever du jour, et où je relevais la tête pour m'apercevoir qu'il faisait nuit, à nouveau. Pas la même nuit. La suivante. Le jour entier avait disparu dans les lignes. Je finissais le café froid sans l'avoir remarqué. Il y avait une compagne qui prenait ses petits déjeuners seule. Elle pouvait me voir, assis devant l'écran. C'est moi qui ne la voyais pas. Il y a des semaines comme ça dont il ne reste aucun souvenir autre que du code, et quelques bugs résolus.

D'autres fois, je désinstallais tous mes environnements de développement d'un coup. Comme quelqu'un qui vide ses placards de tout ce qui le retient. On finit toujours par revenir.


J'ai appris avec des livres, puis avec des forums et des sites comme le Site du Zéro, une plateforme française qui permettait aux autodidactes d'apprendre la programmation depuis zéro : tutoriels rédigés par des passionnés, commentaires, questions posées en public, réponses attendues parfois pendant des jours. On cherchait, on fouillait, on attendait. On retenait parce qu'on avait cherché.

Aujourd'hui, mon éditeur de code est assisté par une intelligence artificielle. Elle propose, complète, corrige. Elle résout parfois en quelques secondes un problème qu'il m'aurait fallu une heure à déboguer seul, à éplucher des forums.

Mais je mène un combat quotidien avec elle. Pas contre elle. Avec elle.

Elle peut lancer des commandes à ma place. Parfois je la laisse faire. Parfois je lui demande de me donner la commande pour que je la lance moi-même. Pas toujours parce que je ne la connais pas. Parfois parce que je sens que la syntaxe exacte commence à s'effacer de ma mémoire, et que si je ne la tape pas moi-même, elle disparaîtra. Il y a quelque chose dans le geste de taper une commande qu'on connaît qui ressemble à savoir tenir un pinceau sans y penser. Pas une performance. Une mémoire du corps.

La question n'est pas de savoir si le code qu'elle a écrit est le mien. La question est de savoir ce que je perds si je la laisse tout écrire. Et ce que je garde, si je résiste à la facilité sur les points qui comptent.

Quand c'est elle qui résout, je n'ai pas toujours compris ce qui s'est passé. Le résultat est là. La compréhension, moins. Quelque chose qui ressemble à un atelier dont certains murs auraient été construits par quelqu'un d'autre, la nuit, pendant que je dormais.

Ce qu'elle m'a appris en revanche, c'est à mieux organiser mon travail. À fixer des objectifs clairs, et à les respecter. Il m'a fallu du temps pour ça, et pas que de l'outil : de la maturité, une relation différente à mes priorités. Aujourd'hui je pose l'ordinateur quand je l'ai décidé.


Le gamin qui tapait dans le vide d'un prompt de collège pour faire dire "Bonjour Julien" à une machine avait l'intelligence artificielle pour rêve. Il ne pouvait pas savoir qu'elle serait là un jour dans son éditeur, à compléter ses phrases comme un assistant discret. Ni prévoir ce que cette présence changerait, ou n'effacerait pas.

Ce rêve, j'avais oublié de l'avoir. Et un matin, en levant la tête de mon écran, j'ai réalisé qu'il était là.

La vision était là avant les moyens. Elle l'a toujours été.

Ce site que j'ai mis en ligne ce matin, je l'ai construit. Presque entièrement.

Les vis en trop sont dans ma paume, comme toujours.


Cet article sort un peu des sentiers habituels du blog. Pas de Gardiens, pas de neurobiologie. Juste une facette de moi que peu de gens connaissent, ce côté cartésien qui code depuis l'adolescence et qui y voit, depuis toujours, une autre forme d'art.

Si la question de la souveraineté sur ses outils t'a parlé, tu la retrouveras autrement dans L'Énergie des Deux Loups ou dans Le singe au printemps. Et si tu veux suivre la suite, notamment la mise en ligne de ce fameux site V2, la newsletter est par ici.

Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.

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