Trop jeunes pour penser, assez grands pour la garde à vue

Manipulés pour le gouvernement, responsables pour la police, débiteurs pour la loi : il ne leur manque qu'un statut, celui de citoyen.

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Trop jeunes pour penser, assez grands pour la garde à vue

Dans les cortèges du début d'octobre, une pancarte revenait souvent : « Trop jeunes pour voter, assez grands pour se faire gazer » (AFP, via Sud Radio). Le titre de cet article lui doit presque tout. Les lycéens avaient formulé le paradoxe sur un bout de carton.

En face, le gouvernement a choisi d'autres mots. Manipulés, d'abord. Puis la violence, mise en avant à chaque prise de parole : les lycéens sont sommés de la condamner sur les plateaux, l'opposition est accusée de l'attiser (Acrimed, Mediapart). Pendant qu'il les répétait, la machine judiciaire tournait. Au 13 octobre, selon le ministère de la Justice cité par franceinfo, près de 8 000 personnes avaient été placées en garde à vue en marge du mouvement, dont plus de 6 700 mineurs (bilan de la Justice, via franceinfo). Tous n'étaient pas des lycéens pacifiques. Mais comment un pays peut-il tenir pour incapables de penser par eux-mêmes des milliers d'adolescents qu'il juge, dans le même temps, assez responsables pour passer une nuit en cellule ?

Un réflexe ancien

Le récit s'est installé dès le premier jour. Matignon voit dans les blocages la main de « LFI et ses proxys de l'ultragauche ». Emmanuel Macron parle de « manipulation politique ». La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, concède que les angoisses des lycéens sont légitimes, pour aussitôt les dire « exploitées politiquement ». Gérald Darmanin, lui, doute que les casseurs soient des lycéens (Matignon, Emmanuel Macron, Maud Bregeon, Gérald Darmanin). Retenons ce doute : il resservira.

Mediapart en a montré la fragilité. L'accusation de Matignon s'appuyait sur une note de la préfecture de police datée du 28 septembre, qui tirait ses conclusions d'une vingtaine de lycées de Seine-Saint-Denis quand plus de mille établissements étaient concernés dans tout le pays. La note du renseignement territorial qui annonçait l'ultragauche dans les rues du 17 octobre reposait, elle, sur « une simple recherche en source ouverte » : l'annonce par LFI de la présence de ses élus, une déclaration de Marine Tondelier à la télévision. Il aurait même été demandé aux services d'écrire que LFI était derrière le mouvement, ce que le ministère de l'Intérieur dément (Mediapart, 19 octobre). Quant à la procureure de Paris, elle dit ne pouvoir « absolument pas confirmer » que les auteurs des violences du 17 soient « des personnes politisées vers l'ultragauche » (Mediapart).

Rien de neuf, au fond. Le même mot servait en 2018, en 2016, en 2013 (2018, 2016, 2013). Il revient à chaque mouvement de jeunesse, comme un réflexe. La réponse aussi. Le 1er octobre, quelques heures après la sortie de Matignon, un lycéen de l'USL la formulait en direct à la télévision : « c'est une infantilisation des lycéens qu'on voit ». Puis, plus précisément : « dire et sous-entendre à longueur de journée que les lycéens ne sont pas responsables de leurs actions et de leur mobilisation, en fait, c'est faux » (vidéo BFMTV).

Un soupçon qui infantilise

Dire d'un groupe qu'il est manipulé, c'est lui dénier toute autonomie de pensée. C'est supposer qu'il obéit à une volonté qui n'est pas la sienne. Appliqué à des adolescents, le soupçon passe d'autant mieux qu'il confirme l'image qu'on se fait d'eux : influençables, inachevés, pas tout à fait là. J'ai décrit dans le troisième volet de L'Enfantisme ce mécanisme de subordination et d'invisibilisation. Le sociologue Romain Huët le nomme sans détour : supposer d'emblée que les jeunes sont manipulés relève de l'âgisme (The Conversation).

Les chercheurs qui suivent ces mouvements décrivent autre chose que le gouvernement. Pour un historien des mouvements lycéens, la « manipulation » peut jouer dans les deux sens : un parti cherche à orienter un mouvement, mais le mouvement peut aussi l'entraîner. Il y voit un apprentissage citoyen, avec ses tâtonnements (Public Sénat). Pour une sociologue de l'engagement des jeunes, la dynamique est partie « du bas » (même article). Un sociologue du vote apporte une nuance qu'il faut garder : ceux qui se mobilisent ont souvent déjà des opinions (AFP, via Noovo). Avoir des opinions n'a jamais prouvé qu'on était manipulé. C'est même la condition pour être un sujet politique.

Il suffit d'ailleurs d'écouter les lycéens. Leurs revendications n'ont rien d'abstrait : classes surchargées, professeurs non remplacés, bâtiments qui se délabrent, Parcoursup. Ryad Rani, président de l'Union syndicale lycéenne, décrivait dès le 29 septembre des équipes d'assistants d'éducation à moitié vides dans un établissement sur deux, des lycées sans infirmière ni assistante sociale, des années de bac passées sans professeur de philosophie ou de français (AFP, via Sud Radio). UNICEF France a jugé ces revendications légitimes dès le 7 octobre (UNICEF France). Les organisations sont plurielles, et elles y tiennent. « Mon organisation est apartisane, on n'est lié à aucun parti politique », précise Louis Letoublon, vice-président des Lycéens !, avant d'ajouter : « Par contre, nous ne sommes pas apolitiques, nous défendons des mesures politiques » (AFP, via Sud Radio). Sur la violence, les mots sont nets. Après l'agression d'un professeur à La Ciotat, Anaïs Ella, porte-parole des Lycéens !, répond : « On le déplore totalement, que ce soit les professeurs agressés ou les gens qui n'ont rien demandé dans la rue. » Elle ajoute aussitôt : « On déplore les violences, mais la première est institutionnelle, silencieuse, toute l'année » (Sud Radio).

Il faut dire aussi ce que les adversaires du mouvement ne manqueront pas de rappeler. Plusieurs anciens dirigeants de l'USL travaillent aujourd'hui auprès de députés insoumis, et son président s'est présenté aux municipales sur une liste menée par LFI (L'Express). Faut-il en conclure que La France insoumise tire les ficelles ? Un cofondateur de l'USL a répondu d'une phrase : « Si un parti politique avait la capacité de soulever 900 lycées, ça se saurait ! » Le gouvernement reproche aussi à des députés insoumis d'être allés devant les lycées : Édouard Geffray dénonce « une forme d'irresponsabilité » chez Éric Coquerel et Clémence Guetté, qui « incitent à généraliser le blocage ». Jean-Luc Mélenchon avait appelé les siens à s'interposer entre les lycéens et les forces de l'ordre : « Élus et militants insoumis interposez-vous partout où vous le pouvez » (LCP). Des élus ont soutenu un mouvement parti des lycées de Créteil, puis des quartiers populaires (Public Sénat, La Déferlante). Le soutenir n'est pas l'avoir créé. Jean-Luc Mélenchon l'assume en public, le 20 octobre : « Oui, nous avons une influence. » Il décrit des militants lycéens qui « viennent aux nouvelles », des discussions sur le cadre à donner au mouvement, puis des syndicats de jeunes qui fixent eux-mêmes leurs dates (conférence du 20 octobre 2026, à 23 min 28). Une influence revendiquée devant tout le monde n'a rien d'une manipulation cachée : c'est le rôle d'un parti. L'engagement de ces porte-parole, d'ailleurs, n'est pas né avec les blocages : certains siégeaient déjà dans les instances élues de la vie lycéenne (AFP, via Sud Radio). Surtout, les mêmes revendications sont portées par Nathanaël Combary, président de Renouveau lycéen et adhérent de Renaissance, qui réclame un plan national pour le bâti scolaire et la refonte de Parcoursup, et qui dit des casseurs : « ce sont des gens qui ne sont pas là pour porter nos revendications » (franceinfo, L'Étudiant). Quand des porte-parole venus de camps opposés demandent la même chose, ce n'est pas un parti qui parle. C'est l'état des lycées.

Trop jeunes pour penser, assez grands pour la garde à vue

Les chiffres de la Justice racontent la suite. Sur près de 8 000 gardes à vue, 2 735 ont débouché sur des poursuites, 2 225 sur des alternatives aux poursuites, et 1 263 sur un classement sans suite (bilan de la Justice, via franceinfo). À Paris, la procureure précise que la grande majorité des mineurs gardés à vue avaient 15 ou 16 ans, que la plupart ont reconnu les faits après la garde à vue, et que les parents convoqués ont approuvé la politique du parquet. Elle ajoute : « On a jamais déféré des gens qui faisaient des blocages » (Public Sénat). Le mouvement n'est donc pas poursuivi en tant que tel, ce sont les violences qui le sont. Reste à savoir quel poids donner à des faits reconnus par un adolescent de quinze ans au sortir d'une nuit en cellule. Il faut aussi distinguer les journées. À Paris, après le 17 octobre, 433 des 557 personnes gardées à vue étaient majeures, soit 77 % (franceinfo). La violence de ce samedi-là n'est pas, pour l'essentiel, celle du mouvement lycéen, et les confondre sert surtout à les discréditer ensemble.

La garde à vue d'un mineur reste, en principe, une mesure exceptionnelle : le barreau de Paris l'a rappelé (communiqué). Le Défenseur des droits s'est saisi d'office du cas d'un enfant de 14 ans blessé à Saint-Ouen-l'Aumône et annonce une vigilance renforcée pour les mineurs (Défenseur des droits). Le Syndicat de la magistrature, voix contestée au sein de sa profession, a titré son communiqué « Cessons de réprimer la jeunesse pour la faire taire » (Actu-Juridique). Laurent, en terminale à Sarcelles, le disait plus simplement : il ne trouve pas normal qu'on envoie autant de renforts « pour nous faire taire et nous mettre en garde à vue » (CIDJ).

Puis vient l'argent. Gérald Darmanin a prévenu dès le 2 octobre : « C'est pas le mineur qui paye, c'est les parents », une responsabilité qu'il juge « bien plus utile que l'enfermement ». Trois jours plus tard, il demandait aux procureurs d'engager dès que possible la responsabilité civile des parents de mineurs interpellés (Public Sénat, ministère de la Justice). Le ministre qui doutait que cette « minorité agissante » soit faite de lycéens veut donc que des parents de lycéens règlent la casse.

Le droit, objectera-t-on, n'a rien de contradictoire : un mineur répond pénalement de ses actes dès 13 ans, et ses parents répondent civilement des dommages qu'il cause. C'est exact. Mais l'inventaire est parlant. Le lycéen a un statut pénal : on peut l'interpeller, le garder à vue, le poursuivre. Ses parents, à travers lui, ont un statut de débiteurs : c'est à eux qu'on présente la facture. Lui ne paie rien, le ministre l'a dit lui-même, et on ne lui demande pas davantage son avis. Le seul statut qu'on lui refuse, c'est celui de citoyen.

La loi du 27 octobre

La facture, justement, le Sénat s'apprête à en élargir l'adresse. Il examinera le 27 octobre le projet de loi dit « casseurs-payeurs ». Le texte a été pensé après une finale de football ; il s'appliquera à des lycéens. Il rend solidairement responsables, jusqu'à 10 000 euros chacun, ceux qui ont sciemment participé à un groupement formé pour préparer des violences ou des dégradations, ou à un attroupement maintenu après les sommations, des dommages causés sur place. La simple présence ne suffira pas, mais il ne sera plus nécessaire de prouver qu'on a soi-même cassé. Pour se faire rembourser, l'État pourra saisir les allocations familiales et les aides au logement, après une condamnation définitive. Il pourra aussi, avec l'accord des parents, convertir la dette d'un mineur en « obligations restauratives d'intérêt général » (étude d'impact).

L'étude d'impact jointe au projet n'ignore pas les mineurs. Elle prévoit la saisie des allocations familiales d'un foyer à l'issue d'une condamnation définitive « prononcée à l'encontre d'un enfant du foyer », et précise : « Il n'est pas prévu de régime particulier pour les jeunes. » La Convention internationale des droits de l'enfant n'y apparaît pas une seule fois (étude d'impact). Le gouvernement, qui l'a présenté le 16 septembre, a donc pensé aux enfants, et n'a prévu pour eux aucune protection particulière. Le Sénat l'examinera alors que les gardes à vue de mineurs se comptent par milliers. Le Comité des droits de l'enfant des Nations unies demandait pourtant à la France, en 2023, d'évaluer l'impact de ses lois sur les enfants (Comité des droits de l'enfant, 2023).

UNICEF France s'inquiète de ses effets sur les enfants des familles précaires (UNICEF France), dans un pays où plus d'un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté (UNICEF France). Saisir les allocations d'un foyer parce que l'un des enfants a été condamné pour sa participation à un groupement où d'autres ont cassé, sans qu'on ait eu à prouver qu'il a lui-même cassé, c'est faire payer ses frères et sœurs.

Écouter, concrètement

La Convention internationale des droits de l'enfant donne le point de départ. Son article 12 garantit à l'enfant le droit d'être entendu sur les questions qui le concernent, son article 15 la liberté d'association et de réunion pacifique. UNICEF demande une participation qui ne soit pas seulement consultative, avec un suivi des propositions (UNICEF France) ; le Comité des droits de l'enfant le demandait déjà (Comité des droits de l'enfant, 2023).

Les lycéens, eux, ont mis leur idée de la participation par écrit. Leurs dix mesures d'urgence, publiées le 5 octobre avec les syndicats étudiants, réclament un plan d'urgence pour le bâti, un infirmier, un psychologue et un conseiller d'orientation pour 500 élèves, des titulaires plutôt que des contractuels, une pause méridienne d'au moins une heure trente, 250 000 places supplémentaires dans le supérieur. Elles demandent aussi plus de sièges pour les élèves dans les conseils d'administration, des élections lycéennes au scrutin de listes et au scrutin direct, et qu'aucune absence liée à la mobilisation ne soit sanctionnée (L'Étudiant). Peu de programmes présidentiels sont aussi précis.

Le gouvernement, lui, promet 3 000 professeurs remplaçants, dont les syndicats se demandent d'où ils viennent (LCP, L'Étudiant). Il annonce aussi une refonte des instances lycéennes pour 2026-2027, avec davantage d'élus et des budgets dédiés (ministère de l'Éducation). Son ministre de l'Éducation, Édouard Geffray, a même lâché : « Nous avons des lycéens consultés, pas toujours entendus, il faut arrêter avec ça ! » Le même jour, il disait le mouvement « pris en otage par des groupuscules ultra-violents » (L'Étudiant). Entre ces deux phrases tient toute l'hésitation de l'exécutif.

Ces demandes trouvent des réponses dans L'Avenir en commun, le programme de La France insoumise, où je milite. Il a été publié en 2025, avant le mouvement. Le droit de vote dès 16 ans, qui répond à la pancarte. « Associer aux décisions des établissements les personnels, les parents et les élèves. » « Étendre le droit de réunion et d'association pour les lycéennes et lycéens. » Réduire partout les effectifs pour faire mieux que la moyenne européenne de 19 élèves par classe, rénover le bâti existant, garantir à chaque bachelier l'accès sans sélection à la formation de son choix « en démantelant le système Parcoursup » (vote à 16 ans, école, Parcoursup ; copies archivées, le site d'origine ayant retiré ces pages). LFI n'a pas soufflé ces revendications aux lycéens : elles figuraient dans son programme avant qu'ils descendent dans la rue.

La suite dépend de l'usage que les politiques feront de cette parole. L'ouvrir sur une plateforme, la recueillir dans des temps d'échange, la consigner dans un rapport : l'exécutif sait faire. Lui donner du poids supposerait qu'elle débouche sur des décisions, avec les moyens d'aller plus loin qu'une promesse sans budget. Ces lycéens sont déjà là, avec leurs mots, leurs chiffres et leurs pancartes. Ils pensent. Il serait temps de les prendre pour ce qu'ils sont, et non pour ce qu'ils deviendront.

Précisions

Sur la loi « casseurs-payeurs ». Selon son étude d'impact, le projet de loi n° 952, présenté en Conseil des ministres le 16 septembre 2026, est né des débordements qui ont suivi la finale de la Ligue des champions, dans la nuit du 30 au 31 mai. Le mouvement lycéen n'y apparaît pas. L'article 1 crée une responsabilité solidaire plafonnée à 10 000 euros par participant, sans qu'il faille établir que chacun a personnellement causé les dommages. L'article 2 prévoit que les mineurs « pourront être concernés » par l'action récursoire de l'État, qui pourra, avec l'accord des parents, convertir la dette en « obligations restauratives d'intérêt général ». L'article 4 permet de saisir les allocations familiales et les aides au logement quand un enfant du foyer, définitivement condamné, n'a pas payé les dommages et intérêts. L'étude cite la Convention européenne des droits de l'homme, mais ni la Convention relative aux droits de l'enfant ni l'intérêt supérieur de l'enfant.

Sur l'influence de La France insoumise. Dans la même conférence du 20 octobre, Jean-Luc Mélenchon dit de la manifestation suivante : « Nous leur avons pas demandé, ils ont décidé, ils représentent les lycéens en mouvement » (à 1 h 30 min 51).

Sur le Syndicat de la magistrature. Les autres syndicats de magistrats ont contesté son communiqué. La Conférence nationale des procureurs généraux l'a désapprouvé le 6 octobre, tout en rappelant que des interpellés en très grande majorité mineurs appellent des réponses pénales à visée éducative (Actu-Juridique).


Cet article prolonge la série L'Enfantisme, qui décrit l'adultisme comme un système ordinaire. Si tu veux remonter à la définition, la série commence ici. Et pour ce que devient un enfant quand on le range dans l'appareil des adultes, Comme un grand en suit la logique jusqu'au bout.

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