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Ni naturel ni culturel

Créé le 20/02/2026 12:00

Le lien parental, la biologie et le village


L'étincelle

J'ai lu un post récemment qui déconstruisait une citation de Françoise Dolto sur la paternité. La plume était acérée, les arguments solides, et le ton – OMFG emojis compris – franchement jouissif. Je me suis retrouvé à hocher la tête.

Puis je me suis arrêté.

Il y a quelque chose d'inconfortable dans le fait de valider une charge brillante sans la questionner. Pas parce qu'elle est fausse – elle ne l'est pas entièrement. Mais parce que la brillance peut masquer ses propres angles morts. Et que, par souci d'équité intellectuelle, il me faut regarder les deux faces.

Dolto mérite-t-elle cette volée de bois vert ? Oui. Et non.


Ce que le post réussit

L'asymétrie est là. Elle est réelle. Dolto n'exige pas de la mère qu'elle "adopte" son enfant – elle présuppose la mère déjà liée à lui, naturellement, viscéralement. Le père, lui, doit mériter son titre. Cette dissymétrie n'est pas anodine. Elle a contribué à construire une représentation culturelle qui a traversé des décennies de jurisprudence, de décisions de garde, de pratiques institutionnelles. Le père comme parent conditionnel. La mère comme parent primaire.

Le sophisme circulaire tient aussi la route : si tout père investi a "adopté" son enfant, alors la proposition est infalsifiable – de la rhétorique habillée en insight.

Et pourtant.


Ce que le contexte change

Les Évangiles au risque de la psychanalyse – le titre devrait alerter. Dolto n'y construit pas un traité de psychologie développementale. Elle explore des textes théologiques à travers la grille psychanalytique. Métaphore, pas prescription.

Ce qui pose problème – et le post a raison là-dessus – c'est la réception. Quand on extrait cette citation pour l'agiter comme une vérité universelle, on lui fait faire un travail qu'elle n'était pas censée faire. On transforme une métaphore spirituelle en argument d'autorité. Et ça, c'est le problème de ceux qui la citent sans la lire vraiment.

Il faut aussi rendre à Dolto ce qui lui appartient : dans les années 70, dire que "le père doit adopter son enfant" était, à sa manière, une invitation à la tendresse. Dans un monde où le père était encore largement réduit à sa fonction d'autorité distante ou de pourvoyeur économique, elle ouvrait une porte – maladroitement, avec les biais de son époque, mais elle l'ouvrait. Le paradoxe, c'est qu'elle a construit ce cadre de travers : en valorisant la paternité affective, elle a naturalisé la maternité affective. En invitant le père à s'investir, elle a présupposé que la mère n'avait pas, elle, à faire cette démarche.


Le mythe de la maternité naturelle

Voilà le fond du problème, et il est plus vaste que Dolto.

L'opposition "maternité naturelle / paternité culturelle" est un récit. La parentalité est un processus d'adaptation neurobiologique – pour les deux.

L'ocytocine paternelle existe. Ruth Feldman et ses collègues ont montré que les pères qui s'occupent activement de leurs enfants développent des niveaux d'ocytocine comparables à ceux des mères. Pas identiques – comparables. Le déclencheur est différent : chez la mère, le contact hormonal commence dès la grossesse et l'allaitement ; chez le père, il se construit principalement par le jeu, le contact physique, la présence répétée.

Ce n'est pas un retard structurel. Ce n'est pas une déficience. C'est un autre chemin vers le même endroit.

Mais il y a un piège dans cette formulation. Dire "c'est juste un autre chemin" sans expliquer pourquoi ce chemin a été si souvent barré, c'est évacuer la question trop vite. La culture et la biologie se sont renforcées mutuellement dans l'exclusion. L'homme n'avait pas l'autorisation sociale de tisser le lien affectif. Sans lien affectif, pas de contact prolongé. Sans contact, pas d'ocytocine. Sans ocytocine, pas de transformation cérébrale. La boucle se refermait sur elle-même, génération après génération.

Ce n'était donc pas seulement une question de culture. Coupé de la possibilité du contact, le père ne pouvait littéralement pas déclencher la transformation neurochimique qui construit le lien. La biologie n'était pas la cause de son absence – elle en était la conséquence aggravante.

Mais la biologie n'est pas un destin. Elle crée des conditions – un terrain plus ou moins fertile, un chemin plus ou moins dégagé. Ce terrain peut se modifier : par les pratiques, par la culture, par les choix – individuels et collectifs. Ce que la neurochimie décrit, c'est ce qui se passe quand les conditions sont réunies ou absentes. Pas ce qui est inévitable.


Ce que ma propre histoire dit

Je suis né sans père reconnu.

J'avais cinq ans quand ma mère s'est mariée. Ce jour-là, à la mairie, mon nom – le sien, le seul qu'elle pouvait me donner – a été barré d'un trait de plume sur le registre d'état civil. Un autre nom a été écrit par-dessus.

C'était un acte d'amour. Ils voulaient m'offrir une famille. Leurs intentions étaient bonnes.

Mais ce que mon corps a enregistré, à cinq ans, c'est autre chose : ce que tu étais n'était pas acceptable. Il a fallu te corriger. Te réécrire.

Cet homme qui a signé ce jour-là n'était pas mon géniteur. Et il a été mon père. Avec tout ce que ça implique de construction, d'adaptation, de lien qui se tisse dans le temps et le contact – pas dans le sang.

Dolto dirait qu'il m'a "adopté". Elle aurait techniquement raison. Elle raterait l'essentiel : c'est un processus biologique autant que symbolique. Un système nerveux qui en rencontre un autre. Une ocytocine qui se construit dans les années, pas dans une formule juridique.

Et moi, aujourd'hui père, je sais que mon lien avec mon fils ne s'est pas déclenché comme une réaction chimique automatique le jour de sa naissance. Il a commencé plus tôt – à la première échographie, la main posée sur le ventre de sa mère, les mots et les chants formulés à voix basse à cet enfant encore dans la matrice. Et il s'est renforcé dans chaque nuit de fièvre, chaque matin devant le poêle, chaque crise où j'ai dû tenir sans me perdre.

Ce n'est pas moins réel. C'est autrement construit.


La résidence alternée – ce que la biologie dit que le droit ne savait pas encore

Si le système légal a longtemps confié la garde principale aux mères, ce n'est pas une conspiration. C'est une réponse à une réalité historique : l'enfant allait généralement mieux avec la mère. Non parce que la mère était biologiquement supérieure dans l'absolu, mais parce que le système entier – culturel et biologique – l'avait placée en position de développer des compétences affectives que le père n'avait eu ni l'autorisation ni l'accès de construire.

Les femmes, dans tout ça ? Elles ont porté le poids de cette organisation – souvent sans le choisir, souvent au prix de leur propre vie. La naturalisation de la "maternité instinctive" n'était pas qu'un privilège : c'était aussi un enfermement.

Le père y a une place dans ce tableau – ni conditionnelle ni hiérarchiquement inférieure à celle de la mère. Différente dans ses voies biologiques. Équivalente dans sa nécessité. Dolto avait peut-être raison pour de mauvaises raisons : le lien paternel se construit, oui. Mais ce n'est pas une faiblesse masculine. C'est de la biologie relationnelle. Et elle vaut pour les deux.

Aujourd'hui, avec ce que nous savons, une question se pose que le droit n'a pas encore vraiment intégrée : que se passe-t-il biologiquement quand le contact parental est structurellement interrompu ? Pas supprimé – interrompu. Rythmiquement, cycliquement, légalement.

Ce que la résidence alternée fait, dans sa version bien organisée et peu conflictuelle, c'est maintenir le lien par le rythme plutôt que par la continuité. Et la science de l'attachement dit quelque chose de précis : ce qui compte pour le système nerveux de l'enfant, ce n'est pas le temps total passé avec chaque parent. C'est la prévisibilité du retour.

Un enfant dont le cerveau – et particulièrement l'hippocampe, ce cartographe de la mémoire et du temps – a intégré que "papa revient lundi soir" peut tolérer l'absence. Il a encodé le rythme. La séparation n'est plus une perte – c'est une parenthèse dont il connaît la durée.

Ce que détruit le conflit parental, c'est précisément cette prévisibilité-là. Quand les transitions deviennent des champs de bataille, l'hippocampe n'archive plus un cycle rassurant – il archive un danger à géométrie variable. Et face à ce signal d'imprévisibilité, l'amygdale, ce détecteur de menace au cœur du cerveau émotionnel, reste en état d'alerte chronique. L'enfant ne sait plus quand le danger s'arrête. Parce qu'il ne sait plus quand le retour commence.

Le corps répond : le cortisol monte. À dose aiguë, c'est un outil de survie. À dose chronique, c'est un poison lent – qui altère la mémoire, fragilise le système immunitaire, érode les structures cérébrales impliquées dans la régulation émotionnelle. En perturbant le contact parental, on place l'enfant dans un état de stress physiologique durable. On crée, paradoxalement, la carence affective qu'on prétendait prévenir.


Ce que ça donne dans le corps

Je connais les deux côtés de cette frontière.

Le lundi matin, quand mon fils part à l'école et que je sais que je ne le reverrai pas avant une semaine, quelque chose en moi peut se figer. Quelque chose de souffrant. Pas une pensée – une sensation physique, une contraction quelque part entre le sternum et le ventre, comme si le corps accusait le coup avant que l'esprit l'ait enregistré.

Dans les heures qui suivent, cette tension ne disparaît pas. Elle s'installe. Le cortisol fait son travail silencieux. Le système est en alerte basse. Pas de crise. Une veille inconfortable.

Puis le lundi soir, quand je vais le chercher à l'école, j'ai l'impression de revivre. Littéralement. Quelque chose se dénoue, une respiration s'élargit, une chimie différente prend le relais.

Une semaine de séparation, une semaine de présence. Comme une inspiration et une expiration.

Ce n'est pas du sentiment. C'est de la biologie. Ce que je vis dans ces oscillations, c'est la neurochimie du lien en temps réel – le cortisol dans l'absence, l'ocytocine dans le retour, et entre les deux, l'hippocampe qui tient le fil : il revient. Il revient toujours le lundi soir.

Cette oscillation n'est pas une fragilité du lien. C'est la preuve de son existence.

Un lien qui ne souffre pas de la séparation n'est peut-être pas un lien.


Ce que tout ça change dans le débat

Revenir à Dolto : quand elle dit que le père "adopte" son enfant, elle formulait cela comme une décision de l'esprit – un choix symbolique, un acte du nom et du travail. Ce que la neurobiologie dit aujourd'hui, c'est autre chose : le lien n'est pas une élection mystique. C'est une régulation physiologique. Deux systèmes nerveux qui apprennent à se connaître, à s'accorder, à se calmer mutuellement – par la répétition, le contact, le temps.

Ce n'est pas de la moindre importance. C'est simplement de la biologie relationnelle. Et elle vaut pour les deux parents.

Ce que je perçois comme nécessaire – depuis ma place de fils, de père, de quelqu'un qui a traversé ces questions dans son propre corps – c'est de créer les conditions pour que ce lien puisse se construire. Pour les deux parents. Dans l'intérêt de l'enfant.

Un père formé à la présence affective, capable de réguler ses propres états avant de co-réguler ceux de son enfant – ce père-là n'a pas besoin qu'on lui confisque le contact pour protéger l'enfant.

Il a besoin qu'on lui en donne davantage.

Pas parce qu'il le mérite. Parce que l'enfant en a besoin.


Et si on posait la mauvaise question ?

Tout ce que j'ai développé jusqu'ici tourne autour d'une même orbite : le duo. Le père et l'enfant. La mère et l'enfant. Le père et la mère. Deux systèmes nerveux qui se régulent, deux adultes qui se disputent le temps, deux lignées biologiques qui se négocient.

Mais un enfant n'a jamais grandi dans un duo.

Il y a un proverbe africain, cité si souvent qu'on finit par ne plus l'entendre : il faut tout un village pour élever un enfant. On l'a réduit à une jolie formule de discours de remise de diplômes. C'est pourtant une vérité neurobiologique avant d'être une métaphore culturelle.

Le système nerveux de l'enfant ne se co-régule pas avec un seul adulte. Il se co-régule avec un réseau. Avec des visages pluriels qui lui disent, par leur simple présence calme : le monde est sûr. Tu peux exister. La grand-mère qui connaît ses rituels. L'institutrice qui reconnaît sa façon d'entrer dans une pièce. Le voisin avec qui il joue sans que personne ne surveille. Le copain dont les parents deviennent, sans titre officiel, une présence de référence.

Ce que j'appelle le mycélium social.

Sous la surface des relations visibles – les parents, les frères, les familles recomposées – il existe un réseau souterrain de liens moins formels, moins nommés, mais tout aussi réels biologiquement. Des adultes régulés qui prêtent leur système nerveux à l'enfant sans en avoir conscience. Des présences stables qui élargissent sa fenêtre de tolérance simplement parce qu'elles sont là, semaine après semaine, sans drame.

Ce réseau ne remplace pas les parents. Mais il amortit. Il redistribue la charge. Il offre à l'enfant ce qu'aucun duo, aussi bien intentionné soit-il, ne peut lui donner seul : la diversité des régulations.

Je ne cite pas ma propre histoire comme exemple parmi d'autres. Je la cite parce que c'est depuis ce "je" que le "nous" est devenu compréhensible pour moi. Le nom barré à la mairie, le lundi matin avec la contraction entre le sternum et le ventre, la main posée sur le ventre de sa mère avant même la naissance – tout ça n'est pas anecdotique. C'est la même mécanique biologique que j'ai tenté de décrire tout au long de cet article. Sauf qu'elle ne s'est jamais jouée dans un duo. Elle s'est jouée dans un réseau. Des oncles, des voisins, des enseignants. Aucun n'avait de titre. Tous ont participé à tisser quelque chose dans mon système nerveux qui ressemble à la sécurité. Ce n'est pas une métaphore du village – c'était le village, réel et imparfait, avec ses absences et ses présences. Et c'est lui qui a amorti ce que le duo ne pouvait pas tenir seul.

Ce n'est pas une nostalgie du village traditionnel. C'est une question concrète, pour aujourd'hui : comment recréer ce mycélium dans des contextes où les familles sont dispersées, les séparations fréquentes, les quartiers anonymes ?

La réponse ne viendra pas du droit de la famille. Elle viendra de la façon dont nous choisissons de nous organiser – entre adultes conscients de ce que leur présence régulée représente pour les enfants qui les entourent.

Un père et une mère, même excellents, même coopératifs, même bien régulés – c'est un duo. Et un duo, ça s'épuise. Ça traverse des crises. Ça a ses propres blessures non résolues.

Un village, lui, peut tenir quand le duo vacille.

Ce n'est pas une utopie. C'est de la biologie.


Tags : paternité, neurobiologie, lien parental, Dolto, psychanalyse, résidence alternée, ocytocine, cortisol, attachement, co-régulation, village, mycélium social

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