Pourquoi la "Nouvelle France" fait aboyer ?
Créé le 26/01/2026 13:48
La Nouvelle France au scanner du Royaume Intérieur
Par Ju Mirfak
Il y a des mots qui font aboyer.
"Créolisation" est de ceux-là. Depuis qu'il l'a emprunté au poète Édouard Glissant — d'abord en 2020, puis face à Éric Zemmour en 2021, et encore récemment à Villeurbanne —, Jean-Luc Mélenchon provoque une réaction viscérale chez une partie du pays. Le mot déclenche quelque chose. Quelque chose qui ne relève pas du débat d'idées. Quelque chose de plus ancien. De plus profond.
Ce quelque chose, je le connais. J'ai passé des années à le cartographier.
Le bestiaire de nos profondeurs
Pour ceux qui n'ont pas encore ouvert mes deux premiers essais — Le Chien, le Hibou et la Guerre et La Souveraineté et le Pouvoir —, un mot sur ma méthode.
Je décris notre vie intérieure comme un château habité par des gardiens. Chacun représente une fonction biologique réelle, traduite en image pour qu'on puisse enfin lui parler :
Le Chien, c'est notre système d'alerte — l'amygdale, cette sentinelle qui veille aux frontières. Il détecte les menaces, réelles ou supposées. Il aboie. Il mord parfois. Il nous a gardés en vie pendant des millions d'années.
L'Éléphant veille sur la Grande Bibliothèque — l'hippocampe, gardien de nos souvenirs. Il archive tout : ce que nous avons vécu, ce que nos ancêtres ont traversé, ce que nous avons hérité sans le demander. Des trésors et des fantômes dorment sur ses étagères.
Le Hibou observe depuis sa tour — le cortex préfrontal, cette capacité à prendre de la hauteur. Il voit ce que les autres gardiens ne voient pas. Il peut calmer le Chien, recontextualiser ce que l'Éléphant brandit.
Et il y a le Mycélium Social — ces réseaux invisibles de solidarité qui nous relient les uns aux autres, par-delà les structures officielles. La vie qui circule entre les châteaux.
Ces gardiens ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont nécessaires. Le problème n'est jamais d'en avoir un ; le problème, c'est quand l'un d'eux prend le trône à la place du Souverain.
Quand le Chien reconnaît une menace
La "Nouvelle France" de Mélenchon, c'est l'idée que le pays a déjà changé. Qu'un Français sur quatre a désormais un ancêtre étranger. Que le peuple s'est "re-substancié" — pour reprendre son terme — par vagues successives d'arrivées, de mélanges, de transformations. Que la France du présent n'est plus celle des cartes postales.
Face à ce constat, deux réactions sont possibles.
La première : le Chien aboie.
Et je ne parle pas ici de la version caricaturale qu'on aime moquer. Je parle de quelque chose de plus subtil, de plus répandu, de plus humain. Quand le territoire change, quand les repères bougent, quand les visages dans la rue ne ressemblent plus à ceux des photos de famille — le Chien s'agite. C'est sa fonction. Il est programmé pour détecter les changements dans l'environnement et les signaler comme potentiellement dangereux.
Le fantasme du "grand remplacement" est un déclencheur massif pour le Chien. En agitant l'idée d'un effacement, d'une disparition, on maintient des millions de systèmes nerveux en état d'alerte permanent. On fait hurler les gardiens.
Et voici ce que je veux dire clairement : on ne muselle pas un Chien qui aboie.
Jamais.
Le faire taire, c'est ignorer ce qu'il essaie de nous dire. C'est créer de la pression jusqu'à l'explosion. Le Chien n'est pas une tare à éliminer — c'est un gardien fidèle qui mérite une audience.
La question n'est pas : "Comment faire taire cette peur ?"
La question est : "Qu'est-ce que cette peur essaie de protéger ?"
L'Éléphant et les fantômes
Derrière le Chien qui aboie, il y a souvent l'Éléphant qui brandit un dossier.
Notre histoire est lourde. Colonisation. Guerres. Occupations. Exils. Des traumatismes qui ne se transmettent pas seulement par les récits de famille, mais par les corps, par les réflexes, par ce que j'appelle les "fantômes dans les veines".
La "Vieille France" que certains regrettent a existé. Elle a sa place dans la Grande Bibliothèque. Le problème, ce n'est pas de l'honorer — c'est de rester figé sur cette étagère-là, incapable de voir les nouveaux volumes qui s'ajoutent chaque jour.
S'attacher à une France de musée, c'est condamner son Éléphant à porter des statues plutôt que des souvenirs vivants.
La créolisation — au sens où Glissant l'entendait — n'est pas un effacement de ce qui a existé. C'est une métabolisation. Le processus par lequel l'Éléphant apprend à transformer ses archives douloureuses en matériau de construction, plutôt que de les subir comme des chaînes.
Cela demande du temps. De l'attention. Un Hibou suffisamment fort pour accompagner l'Éléphant dans cette traversée.
Le Mycélium déjà là
Pendant que le débat politique s'enflamme, quelque chose se passe au ras du sol.
Dans les cours d'école, dans les cantines, dans les mariages et les enterrements, dans les ronds-points et les files d'attente — le Mycélium Social fait son travail. Des gens qui ne partagent pas les mêmes étagères dans leur Bibliothèque se découvrent des besoins communs. Des solidarités se tissent. Des cultures s'interpénètrent sans demander la permission aux éditorialistes.
La "Nouvelle France" n'est pas un projet qu'on impose d'en haut. C'est un fait qu'on constate au ras du sol. Elle pousse là où les structures anciennes ne suffisent plus. Elle est ce que la vie invente quand elle a besoin de continuer.
Mélenchon, dès 2018 à Épinay-sur-Seine, décrivait cette France qui s'auto-organise. Cette France horizontale, faite de réseaux et de liens. Cette France qui ne demande pas d'où on vient, mais où on va ensemble.
C'est le Mycélium. Il ne se soucie pas des racines — il crée de la connexion.
Ce que le spectacle nous fait oublier
Il y a deux autres gardiens dont je n'ai pas encore parlé.
Le Singe adore ce débat.
Il se nourrit d'intensité. Les joutes télévisées entre Mélenchon et Zemmour, les indignations croisées sur les réseaux, les formules qui claquent — c'est du sucre pur pour lui. Le Singe ne veut pas comprendre, il veut ressentir. Il préfère "créolisation = invasion" ou "tradition = racisme" aux nuances qui demandent effort.
Le problème, c'est que tant que le Singe festoie, le Hibou ne peut pas parler. Le bruit couvre la réflexion. On s'agite, on réagit, on partage — mais on ne pense pas.
Et pendant ce temps, la Tortue se retire.
La Tortue, c'est notre besoin de sécurité fondamentale. Quand le monde change trop vite, quand les repères bougent sans cesse, quand même les mots n'ont plus le même sens d'une conversation à l'autre — la Tortue s'effondre. Elle ne se bat plus. Elle n'aboie plus. Elle s'éteint.
L'abstention massive. Le décrochage civique. Le "à quoi bon" qui gagne du terrain. Ce ne sont pas des Chiens fatigués — ce sont des Tortues qui ont lâché. Des citoyens dont le système nerveux a décidé que la survie passait par le repli, pas par l'engagement.
Ramener ces Tortues aux urnes, ce n'est pas une question de discours ou de programme. C'est une question de sécurité. La Tortue a besoin de prévisibilité pour fonctionner. Elle a besoin de savoir où elle va. Le chaos permanent — économique, climatique, identitaire — l'épuise. Quand un politique dit "voilà le plan, voilà la direction", il ne parle pas seulement à la raison. Il parle à la Tortue. Il lui dit : tu peux sortir de ta carapace, il y a un cadre.
La Nouvelle France fait peur au Chien. Elle excite le Singe. Et elle épuise la Tortue.
Voilà pourquoi ce débat tourne en rond depuis des années.
Écouter avant de rassurer
Alors, que faire de tout cela ?
Je refuse les deux raccourcis habituels.
Le premier consiste à dire aux nostalgiques : "Vous avez tort, regardez la réalité, acceptez-la." C'est du mépris déguisé en lucidité. On ne convainc personne en piétinant son Chien.
Le second consiste à dire aux progressistes : "Vous détruisez tout, vous effacez notre histoire." C'est de la peur déguisée en amour du patrimoine. On ne protège rien en enfermant son Éléphant dans une vitrine.
Ma proposition est plus exigeante.
Elle commence par une écoute.
Quand le Chien aboie face au changement, on lui accorde une audience. On lui demande : "De quoi as-tu peur, précisément ?" Et on écoute vraiment la réponse. Peut-être qu'il protège quelque chose de précieux — une langue, un paysage, une façon d'être au monde. Peut-être que son alerte est légitime. Peut-être qu'elle est anachronique, héritée d'un ancêtre qui avait ses raisons. On ne peut pas le savoir sans écouter.
Quand l'Éléphant brandit un dossier douloureux, on ne le lui arrache pas des mains. On regarde avec lui. On honore ce qui mérite de l'être. On composte ce qui peut l'être — transformer la douleur en terreau plutôt que la porter comme une pierre.
Et quand le Hibou peut enfin parler, on l'écoute aussi. Il a des choses à dire sur ce qui est vraiment là, au-delà des fantasmes et des nostalgies. Sur ce qui se tisse maintenant, sous nos pieds, entre les châteaux.
Vers une souveraineté du présent
Le passage de la "Vieille France" à la "Nouvelle France" n'est pas une question d'opinion politique. C'est une question de souveraineté intérieure.
Un peuple dont les Chiens aboient en permanence est un peuple qu'on peut manipuler avec des épouvantails. Un peuple dont les Éléphants sont enfermés dans le passé est un peuple incapable d'imaginer l'avenir. Un peuple dont les Hiboux sont ignorés est un peuple aveugle à sa propre réalité.
Pour que la souveraineté populaire soit possible, il faut d'abord que chaque citoyen devienne souverain dans son propre Royaume. Cela signifie :
- Accueillir les aboiements de son Chien comme des informations, pas comme des ordres
- Transformer les archives de son Éléphant en matériau vivant, pas en musée
- Laisser son Hibou regarder le monde tel qu'il est — ni meilleur, ni pire
Ce qui reste à nommer
La Nouvelle France n'est pas une menace pour ce que nous sommes. Elle est ce que nous devenons — que nous le voulions ou non.
La vraie question n'est pas de savoir si nous l'acceptons. Elle est déjà là. Elle coule dans les cours d'école et dans les mariages mixtes, dans les accents qui se mélangent et les recettes qui voyagent.
La vraie question est : pouvons-nous l'habiter avec lucidité ?
Pouvons-nous honorer ce qui a été sans nous y pétrifier ? Écouter nos peurs sans leur obéir aveuglément ? Regarder ce qui advient sans le combattre ni le subir ?
C'est le travail d'une vie. D'une génération, peut-être.
Mais c'est un travail qui commence — toujours — à l'intérieur.
Pour approfondir :
- Sur le bestiaire complet et la méthode de gouvernance intérieure : Le Chien, le Hibou et la Guerre et La Souveraineté et le Pouvoir
- Sur la contagion émotionnelle et les dynamiques de groupe : La contagion invisible
- Sur la transmission des héritages : L'Amour en héritage
Cet article est né d'une rencontre inattendue. En janvier 2026, les discours de Jean-Luc Mélenchon sur la "Nouvelle France" sont venus croiser mes recherches sur le Royaume Intérieur — un tout autre domaine, en apparence. Et pourtant. Ce que Mélenchon décrit à l'échelle d'un pays, je l'observe chaque jour à l'échelle d'un individu : la peur du changement, le poids des héritages, la difficulté d'habiter le présent sans renier le passé. Mon intention n'est pas d'adhérer à une position partisane, mais d'éclairer ce débat par le prisme de nos mécanismes intérieurs. Car avant d'être un fait politique, toute transformation sociale est d'abord un fait biologique.
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