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Quand le rocher fond

Créé le 19/01/2026 11:57

Quand le rocher fond

Suite de "La contagion invisible"


Dans un précédent article, j'ai décrit ce qui se passe quand l'émotion traverse un groupe comme une vague électrique. J'ai parlé du Chien qui synchronise, de l'Éléphant qui ouvre ses tiroirs, du Singe qui savoure l'intensité. Et j'ai évoqué l'adulte — ce "rocher dans la tempête" sur lequel le groupe peut s'appuyer pour traverser la tourmente.

Mais une question me revient : et si le rocher bascule ?


L'aveu

Je connais cette sensation.

Pendant une année de formation, j'ai participé à des travaux de groupe intenses — constellations familiales, explorations émotionnelles, cercles de parole.

Il y a eu des moments où je me suis fait embarquer. Pas "un peu touché". Embarqué. Submergé. Le corps qui lâche avant que la tête ne comprenne ce qui se passe.

J'ai découvert deux façons de fondre.

La première, c'est la résonnance. Quelqu'un dans le groupe pleure une perte, et soudain mes propres pertes remontent. L'Éléphant — cet hippocampe qui garde mes archives — reconnaît quelque chose. Il ouvre un tiroir que je croyais fermé. Les larmes qui coulent sont les miennes, réveillées par celles de l'autre.

La seconde est plus étrange. C'est la contagion pure. Je ressens une émotion qui ne m'appartient pas. Une tristesse sans objet, une colère sans cause personnelle, une peur venue d'ailleurs. Le Chien a synchronisé si fort qu'il ne fait plus la différence entre moi et le groupe. Je porte ce qui n'est pas à moi.

Dans les deux cas, je n'étais plus le rocher stable et bien ancré. J'étais un caillou emporté par la vague.

Cette expérience m'a laissé une question : que se passe-t-il quand il n'y a personne pour tenir le cadre de sécurité ? Ou quand ça arrive ailleurs — dans une colo, une veillée, une réunion d'équipe, un dîner de famille qui dérape ?

Que se passe-t-il quand personne ne tient ?

 


Ce que j'ai cru, ce que je sais aujourd'hui

À l'époque de ma formation, on avait une phrase rassurante : "Si tout le monde lâche, il ne se passe rien de grave." L'idée était que le groupe, par sa masse même, pouvait contenir n'importe quelle tempête. Que l'émotion collective avait sa propre sagesse. Qu'au pire, on n'était "pas dans la transformation" — autrement dit, ça n'avait pas marché, mais personne n'était blessé.

Je n'y crois plus.

Pas complètement, en tout cas.

Ce discours minimisait quelque chose d'important. Oui, il peut se passer des choses "pas chouettes". On peut rouvrir des blessures sans les refermer. On peut déclencher une décharge qui ne se complète pas. On peut laisser quelqu'un repartir chez lui avec une plaie béante, sans suivi, sans filet.

Peter Levine, le créateur de la Somatic Experiencing, fait une distinction cruciale entre décharge et submersion. La décharge, c'est le corps qui évacue une tension accumulée — comme l'animal qui tremble après un danger. C'est sain. C'est réparateur. Mais la submersion, c'est autre chose. C'est le système nerveux qui bascule en mode "dorsal" — figement, dissociation, regard vide. Ce n'est plus de la libération. C'est de la noyade.

Stephen Porges, père de la théorie polyvagale, ajoute un critère simple : la fenêtre de tolérance. Tant que l'émotion reste dans cette fenêtre, elle peut être intégrée. Dès qu'on en sort — vers le haut (panique, hyperactivation) ou vers le bas (figement, dissociation) — on n'est plus dans le travail émotionnel. On est dans le trauma.

En contexte thérapeutique, il y a des filets. Des gens formés à repérer ces signaux. Un cadre temporel défini. Une permission explicite. Un suivi possible.

Ailleurs, ces filets n'existent pas.


La bataille invisible

On ne sait pas quelle bataille intérieure l'autre mène en lui.

L'enfant de dix ans assis près du feu a peut-être vécu un deuil récent. Une séparation. Une violence dont il n'a jamais parlé. L'animateur qui tient le groupe a peut-être ses propres blessures non traitées, des tiroirs qu'il n'a pas ouverts depuis des années.

La contagion émotionnelle ne fait pas le tri. Elle réveille tout. Le Chien synchronise sans demander la permission. L'Éléphant ouvre les archives sans vérifier si on est prêt à regarder ce qu'il y a dedans.

C'est là que le risque apparaît.

Un enfant peut basculer de la tristesse partagée à la réactivation d'un trauma. Un adulte peut se faire surprendre par l'intensité de ce qui remonte. Et personne autour n'a forcément les outils pour le voir, ni pour le contenir.

Les signaux d'alerte existent, et c'est une richesse que de savoir les reconnaître. Le regard qui se fige — plus de contact visuel, les yeux dans le vide. Le retrait soudain — l'enfant qui se recroqueville ou qui s'éloigne. L'hyperventilation qui ne redescend pas. Le silence après les larmes, qui n'est pas l'apaisement mais l'absence. La peau qui pâlit. Le corps qui se raidit.

Ce ne sont pas des signes que "ça fait du bien". Ce sont des signes que le système nerveux a quitté la fenêtre de tolérance.

Mais — et c'est important — dans la plupart des cas, le Hibou de l'adulte reste présent. Pas seulement pour lui-même, mais porté par la responsabilité qu'il a vis-à-vis des enfants. On a cette capacité de ressentir un instant de détresse et de le mettre de côté. Non pas pour l'ignorer — ce serait l'enfouir, et il reviendrait plus fort. Mais pour lui dire : "Je t'ai vu. Il y a quelque chose ici qui demande mon attention. Ce n'est pas le moment, mais je reviendrai. Prenons rendez-vous."

C'est une façon de rassurer son Chien ou son Éléphant. Oui, j'ai entendu. Non, il n'y a pas urgence. Je m'en occuperai — mais pas maintenant.

Mon amie me le confirme : ses animateurs se font embarquer dans la tristesse, oui — mais ils ne perdent jamais pied. C'est exactement ça. Si les enfants sont dans un environnement suffisamment sécure pour se laisser aller, c'est précisément parce que les adultes, eux, tiennent. Ils n'ont pas le luxe de l'abandon. Et ils assurent.

Ce dialogue intérieur peut sembler abstrait, mais il a lieu — que vous en ayez conscience ou non. Biochimiquement, quelque chose se passe entre vos gardiens. Le pratiquer en pleine conscience, c'est simplement rendre explicite ce qui était implicite. Et comme tout exercice, ça s'entraîne. Ça peut même devenir automatique. Visualisez vos chemins neuronaux : un sentier sauvage qu'on emprunte occasionnellement, ou une autoroute qu'on parcourt chaque jour. Plus on pratique, plus la route s'élargit.


La distinction cruciale

Il faut poser les choses clairement : un contexte thérapeutique n'est pas la vie quotidienne.

En thérapie, il y a un contrat. Une permission explicite : "On est là pour ça." Un cadre temporel défini — début, fin, possibilité de suivi. Des professionnels formés à repérer les signaux, à doser l'intensité, à refermer ce qui a été ouvert. Une confidentialité qui protège. Une responsabilité assumée.

Dans une colo, une veillée, une réunion d'équipe, un dîner de famille — rien de tout cela n'existe.

Pas de permission explicite. Les gens ne sont pas venus pour "travailler sur eux". Pas de formation à la régulation émotionnelle. L'animateur, le manager, le parent fait ce qu'il peut avec ce qu'il sait. Pas de suivi possible. Demain, chacun rentre chez soi.

Le piège, c'est de vouloir "faire du bien" avec des outils qu'on ne maîtrise pas.

L'intention est belle. On sent que quelque chose de fort se passe dans le groupe. On veut accompagner, accueillir, laisser l'émotion faire son travail. Tout ce que j'ai écrit dans mon précédent article.

Mais l'intention bienveillante ne suffit pas toujours.

Catherine Gueguen, pédiatre et spécialiste des neurosciences affectives, le dit autrement : "Ne pas confondre les émotions de l'enfant avec les siennes." Si l'adulte est submergé par ce qu'il observe, il ne peut plus aider. Pire, il peut amplifier la détresse. Mais en même temps, un adulte qui reste froid, distant, "professionnel" à l'excès, rate la connexion dont l'enfant a besoin.

C'est un équilibre délicat. Et il demande une lucidité que l'émotion collective rend très difficile à maintenir.

Tout cela ne signifie pas qu'il faut avoir peur. Ça signifie qu'on peut se préparer.


Et si personne ne tient ?

Les animateurs en colo, les enseignants, les parents — ils sont en première ligne. Quand une vague émotionnelle traverse le groupe, ils ne peuvent pas dire "ce n'est pas mon rôle" et détourner le regard. Les enfants comptent sur eux.

Alors que faire ?

Se faire confiance

Mon amie, qui travaille avec des enfants en séjour collectif, me décrivait ces moments où elle sentait que "ça basculait" — où l'émotion du groupe devenait trop intense, trop longue, trop incontrôlable. Son réflexe était de poser un cadre : asseoir les enfants, les recentrer, raccrocher au chant.

Elle avait peur que ce soit "trop contrôlant". Que ça empêche l'émotion de faire son travail.

Je n'y crois pas.

Son instinct était peut-être plus sage qu'elle ne le pensait. Cette petite voix qui dit "là, c'est trop" mérite d'être écoutée. Ce qu'on ressent dans son corps — la tension qui monte, l'alarme diffuse — c'est le Chien qui fait son travail. Il détecte quelque chose. Lui faire confiance, c'est honorer des millions d'années d'évolution.

Accepter de ne pas tenir

La première option face à la submersion est contre-intuitive : avouer sa vulnérabilité.

"Je ne tiens plus" n'est pas un échec. C'est une information.

Les enfants — comme les adultes — sentent l'incohérence. Et ils sentent aussi la vulnérabilité avouée. Mais le message n'est pas le même. L'incohérence inquiète : le corps dit une chose, les mots en disent une autre. La vulnérabilité avouée rassure : ce qui est nommé devient moins menaçant.

Dire "Là, moi aussi je suis touché" est une forme d'honnêteté. Ce n'est pas s'effondrer devant les enfants. C'est nommer ce qui est, pour que le groupe sache où il en est. On peut ajouter : "On va respirer ensemble." C'est une invitation, pas un abandon.

Le relais

La deuxième option est logistique : ne jamais être seul à tenir.

Quand plusieurs adultes sont présents, on peut se passer le flambeau. Un regard, un signe discret — et les Hiboux se relaient. L'un s'occupe du groupe pendant que l'autre reprend pied. Puis on inverse si nécessaire.

Ça demande un accord préalable. Avant la veillée, avant le cercle, avant le moment intense : "Si l'un de nous vacille, l'autre prend le relais. On se fait signe." Cette conversation de trente secondes peut tout changer.

C'est aussi une forme de modélisation. Les enfants voient que les adultes s'entraident. Que demander du soutien n'est pas une faiblesse. Que le groupe prend soin de ses membres, y compris de ceux qui tiennent le cadre.

En première ligne : les gestes qui aident

Mais concrètement, quand on détecte qu'un enfant bascule — regard figé, retrait, hyperventilation — que peut-on faire sans être thérapeute ?

Le contact physique doux — avec permission. Avant de toucher, on demande. Clairement. Explicitement. "Est-ce que je peux poser ma main sur ton épaule ? Dans ton dos ?" On ne sait pas quelle bataille se livre à l'intérieur de l'enfant. Un contact non sollicité peut surprendre, être ressenti comme intrusif, réactiver quelque chose qu'on ne voit pas. Si l'enfant accepte, le toucher ramène dans le corps, rappelle qu'on n'est pas seul.

L'ancrage sensoriel et temporel. "Tu sens tes pieds sur le sol ? Tu sens ma main ?" Et surtout : "On est ici. On est maintenant. On est en sécurité." Ces mots simples ramènent au présent — hors des archives de l'Éléphant, hors du trauma passé.

Orienter le regard. "Regarde-moi. Regarde autour de toi." Stephen Porges insiste sur l'orientation : quand les yeux balaient l'environnement, le système nerveux reçoit le signal que le danger n'est pas là, maintenant.

Prendre du recul sans quitter le cercle. Si l'enfant a besoin de sortir de l'intensité, on ne le coupe pas du groupe. On fait un pas en arrière avec lui, on s'éloigne légèrement — mais on reste en contact visuel, en contact sonore. Prendre du recul n'est pas s'isoler. C'est trouver la bonne distance pour pouvoir revenir à soi, tout en restant relié.

Respirer avec. Pas lui dire "respire" — ça ne marche jamais. Respirer soi-même, lentement, profondément, à côté de lui. Le Chien synchronise. Il calquera sa respiration sur la vôtre sans même s'en rendre compte.

Nommer simplement. "Je suis là. On est ensemble. Ça va aller." Pas d'analyse, pas d'explication. Juste une présence qui se dit.

Écouter sans chercher de solution. Si l'enfant parle de ce qu'il vit ou ressent, rester dans l'écoute. Sans jugement, bien sûr. Mais aussi sans chercher à apporter de solution — car on ne pourrait lui apporter que nos solutions, pas les siennes. On écoute. On valide. "J'entends que c'est difficile." Ou simplement : "Je vois que tu es en colère." Pas "je comprends" — un adolescent sait très bien qu'on ne peut pas comprendre exactement ce qu'il traverse, et il aurait raison de se braquer. Ce qui compte, c'est de reconnaître que son ressenti est réel. Qu'il mérite d'être accueilli tel quel.


Le cercle et la porte

Mon amie m'a fait remarquer quelque chose : quand ces vagues émotionnelles arrivent, c'est toujours en cercle. Le cercle ne déclenche pas automatiquement l'émotion — on peut en former des dizaines sans que rien ne se passe. Mais quand la vague se lève, c'est là qu'elle se lève.

Le cercle relie.

J'ai une image qui me vient. Un flux d'énergie qui circule d'une personne à l'autre, qui fait le tour et revient chargé de l'émotion de chacun. Le flux ne s'arrête pas — il continue de tourner, s'amplifie, jusqu'à former comme un vortex.

On peut y voir une stratégie de contrôle — une façon de canaliser l'émotion, de la rendre maîtrisable.

Mais je crois que c'est autre chose.

Le cercle, le chant, le feu — ce sont des portes. Des portes sur un espace où le "je" se mêle au "nous". Un acte de reliance avec quelque chose de plus grand. Quelque chose d'invisible.

Les rituels ancestraux connaissaient ce pouvoir. Les veillées tribales, les chants funéraires, les danses de deuil — des dispositifs collectifs qui permettent de traverser l'émotion ensemble, de la porter à plusieurs, de la transformer.

Peut-être que dans cet espace ouvert par le rituel, il y a une forme de régulation qui ne dépend plus d'un seul individu. Un Hibou externe, en quelque sorte — non pas une personne qui tient, mais un espace qui contient.

Je n'ai pas de réponse définitive. L'intuition demande encore à mûrir.


Savoir clore

Parfois, il faut terminer.

Non pas pour fuir l'émotion. Pas pour "contrôler" le groupe. Mais pour honorer ce qui a été vécu — et permettre à chacun de repartir entier.

Isabelle Filliozat rappelle que l'émotion a besoin d'un contenant pour faire son travail. Si le contenant déborde, l'émotion ne guérit plus — elle inonde. Clore, c'est parfois la seule façon de préserver le contenant.

Mais clore n'est pas couper. C'est ritualiser la fin.

En formation, nous avions un rituel que j'ai gardé. En cercle, on prend le temps de regarder chaque personne. Lentement. On "photographie" ce moment pour l'Éléphant — ce visage, cette lumière, cette configuration unique qui ne sera plus jamais exactement la même. On honore ce qui a été vécu ensemble. On reconnaît que c'était précieux.

Puis, chacun à son rythme, on sort du cercle. Un pas en arrière. Sans se retourner brusquement. Sans casser le lien. On s'éloigne doucement, en emportant quelque chose.

Ce n'est pas une fuite. C'est une transition. Le chemin n'est peut-être pas terminé pour tout le monde — mais il y a un seuil, et on le franchit ensemble.


Ce que je dirais aujourd'hui

Si je devais réécrire mon premier article, j'ajouterais un avertissement.

Oui, la contagion émotionnelle est belle. Oui, elle est la preuve que le lien s'est créé. Oui, ces enfants qui pleurent ensemble pratiquent quelque chose d'ancien et de précieux.

Mais ce quelque chose mérite du respect. Et respecter, c'est aussi connaître ses limites.

L'instinct qui dit "là, c'est trop" n'est pas du contrôle. C'est de la sagesse corporelle. Cette petite voix mérite d'être écoutée.

La vraie question n'est pas "comment laisser aller plus". C'est "comment savoir quand tenir et quand lâcher".

Et cette question, personne ne peut y répondre à l'avance. Elle se pose dans l'instant, avec le groupe qu'on a, les ressources qu'on a, le corps qu'on a ce jour-là.


Le rocher et la vague

Je reviens à l'image du rocher.

Dans mon premier article, je l'ai présenté comme celui qui tient. L'adulte stable. Le point d'ancrage. Celui sur lequel le groupe peut s'appuyer pour traverser la tempête.

Mais un rocher peut basculer.

Il suffit d'une vague plus forte que les autres. D'un angle imprévu. D'une fatigue accumulée. Et le rocher roule, emporté par ce qu'il croyait pouvoir arrêter.

Ce n'est pas un échec. C'est la nature des choses.

Ce qui compte, ce n'est pas d'être un rocher immobile. C'est de sentir quand on commence à basculer. De le reconnaître avant de rouler. D'avoir prévu un relais, un rituel, un geste simple qui ramène.

Et peut-être, aussi, d'accepter que le vrai rocher n'est pas une personne. C'est le cercle lui-même. C'est l'espace qu'on ouvre ensemble. C'est ce "nous" qui se forme quand les "je" acceptent de se relier.

Le rocher qui se sait mobile est plus fiable que celui qui se croit immobile.


Pour approfondir :


Un merci particulier à mon amie qui, par ses questions et le partage généreux de son expérience de terrain, nourrit ma réflexion et confronte mes idées à la réalité. C'est dans ce dialogue que la théorie prend chair.

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